Saranthogole, le parfait homme
Dieu l’avait décidé ainsi.
Quand Il le lui annonça, de Sa grande voix solennelle et diffuse, comme si toutes les montagnes, la végétation et le ciel avaient parlé en même temps et à la même tonalité, Saranthogole lui répondit « Je sais ». Comme quoi la modestie n’était pas le caractère de l’homme parfait. Saranthogole réclama à Dieu la femme parfaite. Quand Il la lui donna, Saranthogole la tua immédiatement, car, expliqua-t-il à Dieu, la perfection ne saurait avoir d’égal, ni de descendance.
Le jour suivant, Saranthogole se dirigea vers le village le plus proche, qu’il put atteindre en moins d’une minute grâce à des jambes plus fortes que les pattes du Minotaure. A la vue d’un être de telles force et beauté, les villageois en furent subjugués et le prirent pour Dieu. Dès lors, Saranthogole les réduisit tous en esclavage, car dit-il, l’homme parfait n’obéissait pas aux lois des autres hommes, il décidait seul de ce qui était Bien.
Puis, il leur fit construire un temple plus grand que leur village. Il instaura les lois de la prière, six jours dont trois couché sur le sol, suivis de deux jours de travail. Quand les villageois lui demandèrent qui allaient-ils prier, il leur répondit pour Dieu, car l’homme parfait n’a pas besoin de contemplation.
Et ils en firent ainsi.
Saranthogole leur demanda s’ils étaient heureux, à quoi ils répondirent qu’ils ne l’avaient jamais été autant, parce qu’auparavant c’était la décadence. Saranthogole se plut à entendre cela et leur rajouta un jour de prière en signe de reconnaissance. Les villageois l’en remercièrent en sacrifiant leur plus belle chèvre sur les deux qu’ils possédaient.
Saranthogole entra dans le village voisin, fit construire un temple, et instaura les lois de la prière. Mais comme le village manquait d’enfants, il retira une journée de prière du nombre consacré, et la remplaça par une journée de fornication. Les villageois en furent heureux et sacrifièrent cent lapins des deux-cents qu’ils possédaient.
Saranthogole continua ainsi à propager sa religion de village en village jusqu’à ce qu’ils furent tous convertis. Après quoi, il se donna la mort, parce que, avait-il dit, l’homme parfait ne saurait se faire surprendre par la mort.
Un jour, des commerçants d’un des villages allèrent vendre leurs amandes dans le village voisin. De retour chez eux, ils apprirent aux villageois que leurs voisins ne pratiquaient que six jours de prière au lieu de sept, et qu’ils s’adonnaient à la fornication le septième jour. Ils en furent très choqués et dépêchèrent un émissaire chargé de leur enseigner la vérité. Mais les villageois ne le crurent pas et lui demandèrent d’apporter des preuves, ce qu’il ne put faire. Alors, ils lui parlèrent de leur manque d’enfants auquel ils ont pu palier grâce à Saranthogole.
L’émissaire de retour dans son village voulut convaincre ses pairs qu’il fallait changer les lois pour suivre celles du village voisin, mais ils l’emprisonnèrent pour son opinion subversive et le firent mourir de faim.
Le grand conseil du village décida de partir en guerre contre le village voisin. Et comme l’arrivée des guerriers coïncidait avec le jour de fornication, ils surprirent les hommes et les femmes dans leurs lits. Ils les tuèrent tous sans exception, et emmenèrent les enfants pour en faire des esclaves impies qui pourraient travailler les jours des prières.
La grande guerre éclata entre les villages, chacun prétendant posséder la vérité, alors que tous avaient des rites différents.
C’est ainsi que tous les villages crurent que leurs voisins avaient provoqué la colère de Dieu et que la guerre était méritée. Dieu envoya cent prophètes pour leur enseigner l’histoire de Saranthogole qui n’était pas prophète, mais ils les prirent pour des charlatans et les tuèrent tous.
Aujourd’hui, ils continuent à guerroyer entre eux, mais ils manquent d’hommes et les jours de prière ralentissent les expéditions.
avril 2008