Je m’appelle Valentina
J’ai commencé à jouer de la guitare à l’âge de 18 ans. L’été, j’avais enseigné les maths à mon petit frère, et pour me récompenser, mon père m’a donné un peu d’argent. Je suis donc allé au marché aux puces avec mes trois-mille dirhams pour m’acheter quelque chose, n’importe quoi, quelque chose qui allait me faire plaisir. Un ami, qui m’a rejoint, me suggéra une guitare électrique, une vieille Japonaise d’occasion qui ressemblait et sonnait – je ne le savais pas encore à l’époque – comme une Fender Stratocaster. C’est ainsi qu’en échange de mes trois-mille dirhams, le vendeur accepta de me vendre la guitare électrique et son amplificateur qui, je me souviens, contenait un enregistreur à cassettes. Et c’est comme ça, par hasard, que je suis devenu guitariste !
On dit souvent que l’instrument ne fait pas la musique – ou plus généralement la qualité de l’art. Je suis bien d’accord, mais tant que l’artiste sans instrument, ainsi que son art, ne resteront qu’un fantasme inexprimé, je garderai une importante réserve. Si je suis devenu guitariste, c’est bien grâce à ma rencontre, fortuite, avec une guitare, qui m’a éduqué les doigts et les oreilles. Et j’insiste bien là-dessus, ma voix, et ma voie, sont celles d’un guitariste, car comme on pense dans une langue, on fait de la musique avec son instrument.
Il faut savoir que dès qu’on se met à jouer, il se passe quelque chose entre le musicien et l’instrument, quelque chose d’unique et de mystérieux entre l’objet supposément sans âme, et l’être humain (supposément aussi) doué de conscience. Quelque part, nous sommes tous fétichistes : on aime sa voiture, son iPhone ou sa paire d’espadrilles. Moi, j’aime ma guitare. Celle-là, c’était le premier amour, celui qu’on n’oublie jamais, qui fait naître la magie, une chose qui nous dépasse, qui nous fait toucher l’infini et l’absolu, et qui ne se manifeste qu’à travers le jeu. L’instrument est un intermédiaire entre soi et soi, il crée une connexion intellectuelle et sensorielle. Je joue donc je suis, et je ne prends pas ça à la légère. C’est dans ce va-et-vient, cette réflexion cartésienne du jeu avec soi et son instrument, que je prends conscience de ce que je suis. C’est aussi pour cette raison que j’improvise la plupart du temps. L’improvisation me donne l’occasion de vivre encore et encore ce rapport avec moi-même, d’exprimer la création dans l’instant, de concrétiser le passage de l’idée de soi au soi réel et véritable.
Imagions, dans le détail le processus : une inspiration musicale prend naissance dans mon esprit. Tel un serpent prisonnier d’une cave sans lumière, elle vibre à l’intérieur de mon corps, elle est une esquisse de sentiment qui veut s’actualiser. Mon instrument est l’unique voie (voix) pour la porter. Mais ce que j’imagine – ce qui est dans mon imagination – n’est jamais ce que va raconter ma guitare. J’anticipe cette différence, car je connais mon jeu et mon instrument. Ils ont chacun sa personnalité propre, sa richesse et ses limites, ses subtilités et ses possibilités. Une dialectique interne s’installe, je choisis ce que je vais faire, je prends le risque ou je réfléchis à autre chose, je suis face à moi-même, la mesure m’appelle : je désire, je vois, j’anticipe, je me sonde, je m’exprime, je prends conscience. Je commence à être. Puis je joue. La musique s’échappe de mon instrument et revient dans mes oreilles, elle porte un message qui est encore différent de celui que j’avais imaginé. Je m’entends ! Je suis ! Mais encore, cette actualisation ponctuelle et continue d’un Je(u) ne s’arrête pas là. Je suis quelque chose de particulier, une personnalité et un caractère au-delà de la simple existence, je m’affirme, je prends une couleur, un sens. Le processus recommence, encore et encore, il s’ajoute à lui-même, se déconstruit et se reconstruit, s’enrichit. Une simple note de musique et j’ai l’impression de vivre !
Quand on vit une autre naissance – je ne parle pas d’une REnaissance, car pour moi, on ne renait jamais, on possède plusieurs vies parallèles – on redevient, une fois de plus, enfant, avec son innocence, sa naïveté, on va dans tous les sens, on retrouve du génie et la plus grande des ignorances. Je ne suis pas guitariste de naissance, ce n’est pas ma langue maternelle. Et comme une expérience qui commence, j’ai eu besoin de guides, de références, d’assises, de tremplins. Souvent, c’est là où on ne les cherche pas qu’on les trouve. Cette année, j’ai rencontré un homme et un nouvel instrument, une inspiration et un compagnon. J’étais en Italie, à Rome, et je me suis retrouvé dans une boutique tenue par un Romain de naissance, un aristocrate qui a rencontré le Rock un jour dans sa vie : Jean-Paolo D’Amore. Un homme qu’on oublie pas. Le gaillard devait avoir soixante ans, musclé comme un scorpion, aux yeux bleus si intenses que j’avais du mal à le regarder en face. Il parlait un anglais approximatif, mais même dans ses hésitations, il avait l’air sûr de lui, si bien qu’il ne baissait jamais le regard et semblait chercher ses mots dans mes yeux. Il partagea avec moi son amour des instruments. Mais ce qu’il m’offrait ne m’intéressait pas. J’avais une idée fixe, je voulais une certaine Américaine – une Les Paul Gibson Dark Fire – une combinaison extraordinaire de technologies et de savoir-faire artisanal que j’ai connue sur Internet et qui m’a fait tourner la tête. Un bijou, mais qui restait introuvable.
D’Amore m’en présenta alors d’autres. Il m’ouvrit toutes ses boîtes, et délicatement, comme un père qui tient ses petits entre les mains, me les remettait, me racontait leurs histoires, me les faisait écouter. Mais je voulais ma Dark Fire, je n’avais de cesse d’y penser. C’est alors qu’un ami proche, musicien, un vieil Américain qui en sait long sur les âmes et les cœurs, et à qui je racontais mon désarroi, me mit la puce à l’oreille : « Tu dois tomber amoureux, cesse de chercher la guitare idéale, tu le sauras quand ce sera la bonne ».
Je l’ai écouté et je suis retourné voir D’Amore. Il me mit entre les mains une autre Les Paul, au teint doré, fabriquée comme en 1957. Et c’est arrivé. Je ne pouvais plus la lâcher. Je ne m’attendais pas à ça. L’instrument sans âme en avait une, peut-être parce que j’ai envie d’y croire, peut-être aussi parce que des vieilles mains ont mis toute leur histoire en lui, l’ont bichonné, y ont mis de leurs âmes. Je ne sais pas. Mais le fait est là. Valentina Dolce Vita Chica Chica Boom Boom Girl Di Roma, qui s’est trouvé ce nom-là, me rend meilleur, fait de moi un musicien et un homme plus heureux, et m’aide à rendre le monde plus heureux.
![The_Eye_of_future[1]](http://www.wahidlahlou.com/wp-content/uploads/2010/12/The_Eye_of_future1-e1293120819277.jpg)
