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Je m’appelle Valentina

Posted by Wahid on Dec 28, 2010 in Littérature / Poésie, Réflexion

J’ai commencé à jouer de la guitare à l’âge de 18 ans. L’été, j’avais enseigné les maths à mon petit frère, et pour me récompenser, mon père m’a donné un peu d’argent. Je suis donc allé au marché aux puces avec mes trois-mille dirhams pour m’acheter quelque chose, n’importe quoi, quelque chose qui allait me faire plaisir. Un ami, qui m’a rejoint, me suggéra une guitare électrique, une vieille Japonaise d’occasion qui ressemblait et sonnait – je ne le savais pas encore à l’époque – comme une Fender Stratocaster. C’est ainsi qu’en échange de mes trois-mille dirhams, le vendeur accepta de me vendre la guitare électrique et son amplificateur qui, je me souviens, contenait un enregistreur à cassettes. Et c’est comme ça, par hasard, que je suis devenu guitariste !

On dit souvent que l’instrument ne fait pas la musique – ou plus généralement la qualité de l’art. Je suis bien d’accord, mais tant que l’artiste sans instrument, ainsi que son art, ne resteront qu’un fantasme inexprimé, je garderai une importante réserve. Si je suis devenu guitariste, c’est bien grâce à ma rencontre, fortuite, avec une guitare, qui m’a éduqué les doigts et les oreilles. Et j’insiste bien là-dessus, ma voix, et ma voie, sont celles d’un guitariste, car comme on pense dans une langue, on fait de la musique avec son instrument.

Il faut savoir que dès qu’on se met à jouer, il se passe quelque chose entre le musicien et l’instrument, quelque chose d’unique et de mystérieux entre l’objet supposément sans âme, et l’être humain (supposément aussi) doué de conscience. Quelque part, nous sommes tous fétichistes : on aime sa voiture, son iPhone ou sa paire d’espadrilles. Moi, j’aime ma guitare. Celle-là, c’était le premier amour, celui qu’on n’oublie jamais, qui fait naître la magie, une chose qui nous dépasse, qui nous fait toucher l’infini et l’absolu, et qui ne se manifeste qu’à travers le jeu. L’instrument est un intermédiaire entre soi et soi, il crée une connexion intellectuelle et sensorielle. Je joue donc je suis, et je ne prends pas ça à la légère. C’est dans ce va-et-vient, cette réflexion cartésienne du jeu avec soi et son instrument, que je prends conscience de ce que je suis. C’est aussi pour cette raison que j’improvise la plupart du temps. L’improvisation me donne l’occasion de vivre encore et encore ce rapport avec moi-même, d’exprimer la création dans l’instant, de concrétiser le passage de l’idée de soi au soi réel et véritable.

Imagions, dans le détail le processus : une inspiration musicale prend naissance dans mon esprit. Tel un serpent prisonnier d’une cave sans lumière, elle vibre à l’intérieur de mon corps, elle est une esquisse de sentiment qui veut s’actualiser. Mon instrument est l’unique voie (voix) pour la porter. Mais ce que j’imagine – ce qui est dans mon imagination – n’est jamais ce que va raconter ma guitare. J’anticipe cette différence, car je connais mon jeu et mon instrument. Ils ont chacun sa personnalité propre, sa richesse et ses limites, ses subtilités et ses possibilités. Une dialectique interne s’installe, je choisis ce que je vais faire, je prends le risque ou je réfléchis à autre chose, je suis face à moi-même, la mesure m’appelle : je désire, je vois, j’anticipe, je me sonde, je m’exprime, je prends conscience. Je commence à être. Puis je joue. La musique s’échappe de mon instrument et revient dans mes oreilles, elle porte un message qui est encore différent de celui que j’avais imaginé. Je m’entends ! Je suis ! Mais encore, cette actualisation ponctuelle et continue d’un Je(u) ne s’arrête pas là. Je suis quelque chose de particulier, une personnalité et un caractère au-delà de la simple existence, je m’affirme, je prends une couleur, un sens. Le processus recommence, encore et encore, il s’ajoute à lui-même, se déconstruit et se reconstruit, s’enrichit. Une simple note de musique et j’ai l’impression de vivre !

Quand on vit une autre naissance – je ne parle pas d’une REnaissance, car pour moi, on ne renait jamais, on possède plusieurs vies parallèles – on redevient, une fois de plus, enfant, avec son innocence, sa naïveté, on va dans tous les sens, on retrouve du génie et la plus grande des ignorances. Je ne suis pas guitariste de naissance, ce n’est pas ma langue maternelle. Et comme une expérience qui commence, j’ai eu besoin de guides, de références, d’assises, de tremplins. Souvent, c’est là où on ne les cherche pas qu’on les trouve. Cette année, j’ai rencontré un homme et un nouvel instrument, une inspiration et un compagnon. J’étais en Italie, à Rome, et je me suis retrouvé dans une boutique tenue par un Romain de naissance, un aristocrate qui a rencontré le Rock un jour dans sa vie : Jean-Paolo D’Amore. Un homme qu’on oublie pas. Le gaillard devait avoir soixante ans,  musclé comme un scorpion, aux yeux bleus si intenses que j’avais du mal à le regarder en face. Il parlait un anglais approximatif, mais même dans ses hésitations, il avait l’air sûr de lui, si bien qu’il ne baissait jamais le regard et semblait chercher ses mots dans mes yeux. Il partagea avec moi son amour des instruments. Mais ce qu’il m’offrait ne m’intéressait pas. J’avais une idée fixe, je voulais une certaine Américaine – une Les Paul Gibson Dark Fire – une combinaison extraordinaire de technologies et de savoir-faire artisanal que j’ai connue sur Internet et qui m’a fait tourner la tête. Un bijou, mais qui restait introuvable.

D’Amore m’en présenta alors d’autres. Il m’ouvrit toutes ses boîtes, et délicatement, comme un père qui tient ses petits entre les mains, me les remettait, me racontait leurs histoires, me les faisait écouter. Mais je voulais ma Dark Fire, je n’avais de cesse d’y penser. C’est alors qu’un ami proche, musicien, un vieil Américain qui en sait long sur les âmes et les cœurs, et à qui je racontais mon désarroi, me mit la puce à l’oreille : « Tu dois tomber amoureux, cesse de chercher la guitare idéale, tu le sauras quand ce sera la bonne ».

Je l’ai écouté et je suis retourné voir D’Amore. Il me mit entre les mains une autre Les Paul, au teint doré, fabriquée comme en 1957. Et c’est arrivé. Je ne pouvais plus la lâcher. Je ne m’attendais pas à ça. L’instrument sans âme en avait une, peut-être parce que j’ai envie d’y croire, peut-être aussi parce que des vieilles mains ont mis toute leur histoire en lui, l’ont bichonné, y ont mis de leurs âmes. Je ne sais pas. Mais le fait est là. Valentina Dolce Vita Chica Chica Boom Boom Girl Di Roma, qui s’est trouvé ce nom-là, me rend meilleur, fait de moi un musicien et un homme plus heureux, et m’aide à rendre le monde plus heureux.

 
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Saranthogole, le parfait homme

Posted by Wahid on Dec 23, 2010 in Littérature / Poésie

Dieu l’avait décidé ainsi.

Quand Il le lui annonça, de Sa grande voix solennelle et diffuse, comme si toutes les montagnes, la végétation et le ciel avaient parlé en même temps et à la même tonalité, Saranthogole lui répondit « Je sais ». Comme quoi la modestie n’était pas le caractère de l’homme parfait. Saranthogole réclama à Dieu la femme parfaite. Quand Il la lui donna, Saranthogole la tua immédiatement, car, expliqua-t-il à Dieu, la perfection ne saurait avoir d’égal, ni de descendance.

Le jour suivant, Saranthogole se dirigea vers le village le plus proche, qu’il put atteindre en moins d’une minute grâce à des jambes plus fortes que les pattes du Minotaure. A la vue d’un être de telles force et beauté, les villageois en furent subjugués et le prirent pour Dieu. Dès lors, Saranthogole les réduisit tous en esclavage, car dit-il, l’homme parfait n’obéissait pas aux lois des autres hommes, il décidait seul de ce qui était Bien.

Puis, il leur fit construire un temple plus grand que leur village. Il instaura les lois de la prière, six jours dont trois couché sur le sol, suivis de deux jours de travail. Quand les villageois lui demandèrent qui allaient-ils prier, il leur répondit pour Dieu, car l’homme parfait n’a pas besoin de contemplation.

Et ils en firent ainsi.

Saranthogole leur demanda s’ils étaient heureux, à quoi ils répondirent qu’ils ne l’avaient jamais été autant, parce qu’auparavant c’était la décadence. Saranthogole se plut à entendre cela et leur rajouta un jour de prière en signe de reconnaissance. Les villageois l’en remercièrent en sacrifiant leur plus belle chèvre sur les deux qu’ils possédaient.

Saranthogole entra dans le village voisin, fit construire un temple, et instaura les lois de la prière. Mais comme le village manquait d’enfants, il retira une journée de prière du nombre consacré, et la remplaça par une journée de fornication. Les villageois en furent heureux et sacrifièrent cent lapins des deux-cents qu’ils possédaient.

Saranthogole continua ainsi à propager sa religion de village en village jusqu’à ce qu’ils furent tous convertis. Après quoi, il se donna la mort, parce que, avait-il dit, l’homme parfait ne saurait se faire surprendre par la mort.

Un jour, des commerçants d’un des villages allèrent vendre leurs amandes dans le village voisin. De retour chez eux, ils apprirent aux villageois que leurs voisins ne pratiquaient que six jours de prière au lieu de sept, et qu’ils s’adonnaient à la fornication le septième jour. Ils en furent très choqués et dépêchèrent un émissaire chargé de leur enseigner la vérité. Mais les villageois ne le crurent pas et lui demandèrent d’apporter des preuves, ce qu’il ne put faire. Alors, ils lui parlèrent de leur manque d’enfants auquel ils ont pu palier grâce à Saranthogole.

L’émissaire de retour dans son village voulut convaincre ses pairs qu’il fallait changer les lois pour suivre celles du village voisin, mais ils l’emprisonnèrent pour son opinion subversive et le firent mourir de faim.

Le grand conseil du village décida de partir en guerre contre le village voisin. Et comme l’arrivée des guerriers coïncidait avec le jour de fornication, ils surprirent les hommes et les femmes dans leurs lits. Ils les tuèrent tous sans exception, et emmenèrent les enfants pour en faire des esclaves impies qui pourraient travailler les jours des prières.

La grande guerre éclata entre les villages, chacun prétendant posséder la vérité, alors que tous avaient des rites différents.

C’est ainsi que tous les villages crurent que leurs voisins avaient provoqué la colère de Dieu et que la guerre était méritée. Dieu envoya cent prophètes pour leur enseigner l’histoire de Saranthogole qui n’était pas prophète, mais ils les prirent pour des charlatans et les tuèrent tous.

Aujourd’hui, ils continuent à guerroyer entre eux, mais ils manquent d’hommes et les jours de prière ralentissent les expéditions.

avril 2008

 
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Légèrement

Posted by Wahid on Nov 28, 2010 in Littérature / Poésie

Je n’étais plus rien et je suis devenu
De la forme, de l’esthétique, rien de contenu
Les mots se souviennent de mon âme imaginée
Le Néant couvrit mon cœur et j’appris à aimer

Au cœur du trouble, mes lèvres ont tremblé
D’une voix sourde, la Mort a murmuré
« Chante en moi, Oh mon troubadour,
La vie sans moi ne connaîtrait point l’Amour »

Nous dansions, dansions et d’autres alentour
Mangèrent et burent à en oublier le jour
L’ombre et la lumière se prirent au corps à corps
Tournant, tournant jusqu’à mourir la Mort

Soudain, le tourbillon de danses s’arrêta
La Mort prise d’ennui de la vie se réveilla
La lumière apparaissant et l’ombre se couchant
Je chantais légèrement mon amour dissonant

Novembre 2010

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